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AMAR EZZAHI. Le chanteur de chaâbi, le plus populaire et le plus doué de sa génération.
Ammar Ezzahi est certainement le maître du chaâbi. De son vrai nom Amar Aït Zaï, Ezzahi est né le 1er janvier 1941 à Ain El Hammam (Tizi-Ouzou), c'est en écoutant Boudjemâa El Ankis, dans les années 60, qu'il découvre sa passion pour cette musique. On raconte que ce sont Cheikh Lahlou et Cheikh Kebaïli qui, en 1963, l'encouragent, en lui remettant d'anciennes qacidates et des astuces pour améliorer son jeu. Ammar Ezzahi est le musicien le plus secret du chaâbi. Quasiment mystique, disent certains proches. Il n'accepte aucun journaliste, n'accordant aucun entretien, refusant toutes les sollicitations de la télévision et de la radio, refusant tous les spectacles que lui proposent des tourneurs. Invité à être la tête d'affiche du festival du chaâbi à Paris, en 2000, il déclina poliment l'offre. Son dernier concert, il le donne à la salle Ibn Khaldoun, à Alger, en 1987. Au moment de la grande confusion politique et des meurtres en série, Ammar Ezzahi se retire complètement, pendant plusieurs années, se consacrant à la lecture, raconte un de ses musiciens. Silencieux, il fréquentait, et fréquente toujours assidûment un café populaire, Le Marhaba. A la fin des années 90, il reprend son mandole et revient à la musique, en se consacrant exclusivement aux fêtes familiales et privées. Ezzahi est sûrement le Cheikh le plus piraté de l'histoire de la musique chaâbi.
Amar Ezzahi, l'élégant habilleur du chaâbi
“De son vivant, il rêvait de goûter à une datte mais à sa mort il bénéficia d'un régime.” Voici un adage bien de chez nous qui décrit le peu d'égards que nous avons envers les êtres que nous trouvons talentueux ou que nous apprécions tout simplement. Loin de jeter de l'encens comme une débauche de compliments, tout le monde regrette qu'il n'y ait pas eu à ce jour d'initiatives de grande envergure pour la réalisation de film-portrait ou de grands reportages biographiques autour de figures marquantes de la chanson, de la littérature ou du cinéma. Quand nos artistes auront droit à plus qu'un entrefilet dans les colonnes de nos journaux, on pourrait alors parler de culture. Que connaissons-nous d'El Anka, de Dahmane El-Harrachi, de Boudjemaâ El-Ankiss, de Sadaoui Salah et autres, sinon quelques rares enregistrements et des petits rapports anecdotiques de ceux qui les auraient côtoyés ? Le brouillard est de plus en plus dense autour des parcours de ces artistes. Beaucoup de prétendus disciples se mêlent au parcours du grand maître El Anka, pour ne prendre que cet exemple. A combien d'élèves aurait-il remis le flambeau et légué un peu de son talent ? Il est temps de parler des monuments vivants tels que notre Amar Ezzahi. Ramassé sur lui-même, la toison un peu plus blanche avec le temps, vous le trouverez assis sur son siège de fortune. Dans ce quartier qui lui sert d'univers quotidien, il a dû changer de place plusieurs fois non par lassitude ni dégoût mais parce qu'il a horreur de ces gens qui viennent déblatérer des bribes d'une poésie qu'ils ne comprennent pas ou répandre leurs gamineries au sujet du dernier match de foot algérois. C'est pourquoi il n'attend personne bien que beaucoup aimeraient lui parler. D'aucuns vous diront qu'il est peu loquace, qu'il a l'humeur changeante, qu'il est difficile d'accès. Mais ils ne savent peut-être pas qu'il ne s'accorde de sortir de son mutisme que si vous abordez un sujet de réflexion philosophique ou encore la vie mythique ou mystique d'un Halladj ou d'un Ben Msayeb. Rares sont ceux qui connaissent son humour cinglant et sa pertinence. Et sa générosité légendaire sur laquelle il tient à une discrétion ? Mais ce n'est que quand il chante qu'on le découvre, que son public, qui ne trouve pas d'explication à sa propre “hystérie”, souligne les traits de son talent. Il faut avouer que parmi toute cette faune de chiakhs qui s'est improvisée et les réputations surfaites de porteurs de mandoles et de guitares sèches, en babouche marocaine ou en survêtement aux couleurs du club préféré, il est indéniablement le plus proche de la grande vérité du chaâbi. Une vérité que très peu de gens palpent tant le chemin qui y mène est ardu et donc passionnant. Ezzahi se vautre depuis plusieurs dizaines d'années dans cet océan de poésie mystique, bachique, satirique enfin aux mille visages et aux mille tempêtes. Il a cette faveur de chanter Mohamed Benslima, ce Boris Vian du melhoun mort à l'âge de 34 ans après avoir vécu intensément et vite, cet orfèvre de mots, cette source inépuisable d'allégories et de métaphores. Et quel privilège encore pour Ezzahi que de faire parler le maître de Benslimane, Mohamed Chérif Benali Ouled Erzine qui a consacré une grande partie de son diwan à regretter le départ de son élève vers un nouveau protecteur, cheikh Mohamed Ennedjar. Il a aussi la chance d'exprimer la foi inébranlable de Lakehal dit Lakhdar Benkhlouf. Grâce à Ezzahi entre autres, vous découvrirez le dialogue qu'a eu la bougie avec le poète Essouiri qui a su essuyer ses larmes et la réconcilier avec la beauté dans la fameuse chanson Bellah aâlik ya echemaâ. Car à écouter ces faux trémolos tirés de la mâchoire dansante de certains chanteurs, on ne peut qu'être admiratif d'Ezzahi pour les prouesses vocales et ces ornements qu'il place spontanément à chaque vers. En dehors de la morgue, de la rancune et de la violence revancharde qui animent les thèmes de nos chansons, combien de fois n'a-t-on pas entendu de grands enfants de quarante ans implorer leur maman dans une récitation dégoulinante d'inepties et de génuflexions dans la cupidité de vivre un meilleur destin. Quand les autres vous livrent la chanson sur un parcours canalisé sur le même lit mélodique en ressassant les mêmes refrains et vous font subir le supplice des litanies, Ezzahi vous fait voyager à travers les ruelles étroites du zidane, mezmoum et sika dans la même chanson. Qui, mieux que lui est capable de jouer et de chanter simultanément syllabe par syllabe. Les répertoires de nos chanteurs chaâbi n'ont pas changé. Des chansons comme Youm el djemaâ, El herraz, El meknassia, Elkhezna essghira ont été râpées, radotées, aboyées, exploitées, ressassées jusqu'au bout. Alors qu'il y a des centaines de textes qui attendent d'être mis en musique. Brel n'avait pas tort quand il disait : et c'est encore l'Europe qui répète l'avare dans un décor de mil neuf cent. Ferré lui a même emboîté le pas avec sa phrase assassine : “La poésie contemporaine ne chante plus, elle rampe.” Et il parlait de la poésie ! Qui mieux qu'Ezzahi a su faire renaître des chansons autrefois monotones dans les gorges ennuyeuses de ses pairs. Qui dira l'immensité de son programme ? En effet, à chaque “saison”, Ezzahi sort des textes inédits et les met en musique au gré de son inspiration. Et voilà qu'une poésie se retrouve avec une garde-robe en quelque sorte faite d'une dizaine de mélodies. Le chaâbi s'apprécie comme le jazz en cela qu'elle est une kyrielle de chants aux variations et au tempo improvisés. Que de tendresse dans ses inflexions de voix, que de sensibilité à travers le ton qu'il y met. Il est cet habilleur de textes lesquels se retrouvent parés des plus beaux airs, se pavanant comme des mannequins aux mille apparats. Il est de ceux dont le chant soulève la peau d'orange, réveille des émotions, fait perler les yeux de larmes de nostalgie. Quand au hasard des rencontres vous tombez sur un vieil enregistrement, vous touchez du doigt la virtuosité de ce chanteur qui s'amuse à donner plus de prouesses musicales que son alter ego, un joueur exceptionnel de banjo jamais égalé dont la naïveté l'a traîné dans les méandres sombres du prosélytisme et de la bigoterie. Quelle perte quand on sait que le temps d'aujourd'hui érode les belles choses plus vite que naguère. C'est à cause de tout cela qu'on pourrait comprendre son humeur, son silence, son détachement à écouter ces récitants de textes injustement piétinés par les voix chevrotantes et gauchement théâtrales. Bien qu'il prétende qu'il n'est qu'un simple meddah, Ezzahi reste un maître particulier, excentré, mais original et qui fait école. Souhaitons-lui santé et virtuosité, et surtout un grande attention des médias pour qu'il soit placé au rang qui lui sied. Dr Rachid Messaoudi [ Ajouter un commentaire ] [ 3 commen
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