
C’est complètement nu que celui qui avait l’équivalence d’ingénieur topographe moderne arriva à Bougie, lors de son second et dernier voyage connu dans cette ville. Ses vêtements, il les a perdus en cours de route lors d’une agression par des voleurs ; l’histoire romaine n’a pas retenu l’identité de ces derniers.
Vers l’an 145 de l’ère chrétienne (environ 470 avant l’exode de Mohamed, QSDSSL), NONIVS DATVS se rendît par deux fois à Bgayet, alors appelée Saldae. Le librator devait s’occuper de gérer la suite, difficile, des travaux sur l’aqueduc qu’il avait lui-même bien commencé et qui devait alimenter la ville de Saldae en eau potable à partir du mont Toudja.
Parce que les spécialistes de sa trempe n’étaient pas nombreux, la ville de Saldae a du faire appel au Procurateur de Maurétanie Césarienne qui, à son tour, demanda au Légat de la IIIe légion Auguste d’en dépêcher un pour aider cette ville à avoir son aqueduc. L’expert militaire vint, accomplît sa mission, remit son rapport au Procurateur et regagna sa légion. Ainsi finit, pour nous, l’histoire de NONIUS DATUS et commence celle de l’aqueduc de Toudja.
SALDAE était connue en tant que ville côtière par les Phéniciens depuis au moins le IVe siècle av. J.C. Elle avait continué d’être une ville importante sous les Masseissyles ; sous domination romaine, elle fut l’une des sept colonies de vétérans des légions romaines dès l’an 27 av. J.C.
Avait-elle moins besoin d’eau pendant toutes ces étapes antérieures à l’an 145 de l’ère chrétienne ? Mais alors, qu’est-ce qui justifierait cette autosuffisance hydraulique ? Etait-ce au contraire l’insuffisance en ressources hydriques qui l’empêchait d’accéder au statut d’une ville plus importante qu’elle n’était ?
Difficulté technique ou noblesse de l’eau de source de montagne, il est à remarquer que l’eau du fleuve Soummam ne devait pas beaucoup lui servir quoi qu’elle n’en soit distante que de quelques kilomètres. Ce qui peut conforter cette idée est le fait que, à Tiklat (l’actuelle El Kseur) qui en était bien plus proche, l’on préféra là aussi faire recours à l’eau venant des sources de Toudja. Il est connu que les citoyens nobles romains n’utilisaient les eaux fluviales que pour l’agriculture, non dans la vie domestique. Toutefois, si Tiklat était une installation principalement romaine, Saldae était d’abord une agglomération indigène jusqu’à l’acquisition du statut de colonie pour vétérans. Ce titre comptait-il auparavant parmi les ambitions des Salditains ?
A l’instar de Jean-Pierre LAPORTE, il faut dire que « nous ne savons pas comment la ville de Saldae envisagea, prépara, puis décida la construction d’un aqueduc. Elle dut sans doute constater rapidement la difficulté technique du travail ».
Toujours est-il que nous avons, là, l’exemple d’un grand ouvrage désiré par les habitants d’une ville, elle-même aimée et protégée par les populations rurales environnantes qui, à leur tour, n’auront formé aucune opposition à sa construction et, à partir de ce moment-là, à son fonctionnement.
Aujourd’hui encore, les vestiges, malgré leur détérioration, sont autant bien que possible sauvegardés, surtout au milieu des vergers les mieux travaillés, y compris même dans la partie de l’itinéraire de l’aqueduc qui avait échappé à l’attention des archéologues jusqu’en l’an 1996. Ce qui avait échappé aux archéologues n’échappait pourtant pas à des paysans vivant à proximité du tracé : c’est comme si cela révélait un secret espoir de revoir cet aqueduc fonctionner de nouveau, tel qu’il l’était probablement jusqu’avant l’occupation de Béjaïa par les Conquistadors espagnols puis par les colons français.
Pourtant, il y a quelque secret que l’on a jalousement gardé secret, même lorsqu’une bonne partie finit par en être livrée aux colons français de la ville de Bougie dès 1836 et même après le soulèvement de 1871 suite à lequel les habitants de la région durent négocier la récupération d’une partie des terres expropriées par la fourniture à Bougie d’un 1/5 du débit des sources de Toudja.
Ce secret demeura enfoui malgré la réutilisation de toutes les parties de l’aqueduc découvertes par les spécialistes français et la fonctionnalisation d’un aqueduc moderne dès 1896.
Les habitants devaient espérer que la technique française n’égalerait pas celle des anciens qui avaient décidé de la construction de l’aqueduc, et que l’aqueduc moderne allait un jour craqueler et démontrer son inutilité. Tous les royaumes antérieurs n’avaient-ils pas eu besoin de cette ½uvre plus que millénaire ? Les Hammadites et les Hafsides, sous lesquels Béjaïa eut son heure de gloire de Capitale, ne l’avaient-ils pas utilisée en y apportant les quelques réparations nécessaires ?
C’est ainsi que les Français avaient raté, malgré leurs collaborateurs locaux, quelques trois kilomètres du tracé de l’aqueduc, à partir de la dernière colonne du pont-aqueduc en direction de Béjaïa. A partir de ce point, on avait perdu et pour longtemps le nord du tracé de l’aqueduc et on en a vainement cherché les traces vers le sud, bien qu’ils le retrouvaient quelque kilomètres plus loin.
La raison pour laquelle les français s’étaient fourvoyés pouvant être comprise, il reste à interroger celle pour laquelle les informateurs locaux dont ils avaient pu disposer ne connaissaient pas la direction que prenait l’aqueduc à partir de l’endroit aujourd’hui connu sous le nom de Tihnayin (El Hnayat, « Colonnes »). Qui étaient-ils ? De quelle extraction sociale étaient-ils issus ? Quelles pouvaient être leurs motivations profondes ? Comment pouvaient-ils ignorer ce que tout le monde là-bas pouvait savoir et sait toujours ?
Répondre à ces questions aurait pu nous éclairer davantage sur ce qui travaillait la société locale au plus fort d’un rapport de force entre quelques tribus à lesquelles s’associait la société citadine et savante chassée de Béjaïa en 1833 d’une part, et une puissance telle que la France impériale d’autre part.
Il a fallu attendre 1994 pour que le connaisseur de l’antiquité algérienne Jean-Pierre LAPORTE fasse une interprétation judicieuse de photographies aériennes obtenues à Alger en 1985, datées de 1959, et d’envisager « la possibilité d’un tronçon d’aqueduc différent de celui que nous connaissons jusqu’ici » : « un tracé nord abandonné ».
La même observation avait peut-être attiré l’attention d’un professeur, M. Orfly Mohamed El Kheir, à l’institut d’archéologie de l’université d’Alger. Il conseilla à deux étudiants qu’il encadrait d’effectuer leur recherche en vue de la licence sur l’aqueduc de Toudja.
C’était une période difficile dans les environs de Toudja et l’aqueduc avait déjà été l’objet de plusieurs écrits. Pourtant, les deux étudiants en question, Merzouk Youcef et Iaichouchen Ouamer, se sont plus que jamais passionnés pour leur sujet d’étude aussitôt installés à Toudja : l’accueil, le soutien et les soins que la population locale leur a réservé était magnifique, mais il y avait bien davantage. Très rapidement, ils sont allés de village en village découvrir des documents archéologiques aussi intéressants que parfois totalement inédits. La population qui leur témoignait une disponibilité totale partageait la joie des découvertes successives qu’elle leur faisait faire.
Les découvertes fabuleuses, que leur Mémoire de licence soutenue en 1996-1997 rapporte, sont d’abord l’affirmation de la justesse de l’hypothèse avancée par J-P. Laporte quant à la direction prise par l’aqueduc après le pont, ensuite un second tunnel ou, plus exactement, un premier tunnel situé entre le pont de « Tihnayin » et le tunnel déjà connu du lieu-dit « El Habel ».
On ne peut s’empêcher de penser qu’une importante découverte est aussi ailleurs : en gardant secret pendant près de deux siècles trois kilomètres d’aqueduc dont un tunnel surplombé de puits d’aération repérables de loin, ils livrent une appréciation de l’attitude qu’ils pouvaient observer contre quiconque s’aventurait à agresser leur quiétude et à violer leurs secrets. Qu’ils aient si chaleureusement contribué à la réussite du séjour des deux étudiants parmi eux révèle l’attachement des villageois locaux aussi bien à ce patrimoine, qu’au lien ombilical qu’il représenterait avec la perle de la Méditerranée , leur ville, Bgayet.
On pourrait chercher à savoir pourquoi la thèse de nos deux étudiants n’est pas citée dans certains travaux ultérieurs relatifs à l’aqueduc de Toudja. Le Mémoire serait-il égaré ? Ou bien gagnerait-on à ce que l’université algérienne fasse davantage cas des travaux de recherche qui sont menés en son sein et dont elle peut s’enorgueillir ?
Ce qui serait intéressant, c’est de chercher à comprendre si l’intérêt des gens de Toudja pour l’aqueduc s’élargit à tout ce qui concerne la gestion de l’eau, aussi bien à Toudja qu’à Béjaïa avant l’occupation française ; si les travaux de Sidi Hend Ouedris à Timezrit pouvaient être compris comme la manifestation d’un savoir hydraulique bien établi localement et quel lien cela pourrait avoir avec les autres formes de gestion de l’eau et d’irrigation, dont les foggaras du sud. Se pencher sur de telles questions pourrait conforter l’idée d’un musée de l’eau à Toudja, que l’on appelle de nos v½ux depuis déjà quelques années.
Tahar HAMADACHE le 16 juin 2009.
Bibliographie :
En français :
Laporte, Jean-Pierre. Note sur l’aqueduc de Bougie, Africa Romana, Alli del XI, convegno di studio cartageno, edit. El Torchietto Azieri, 1994, pp.710-762.
Djermoune, Hocine. Le Librator Nonius Datus et la construction de l’aqueduc de Saldae (Toudja), Béjaïa centre de transmission du savoir, Travaux du CNRPAH, nouvelle série n°4, CNRPAH, Alger, 2008, pp.34-48.
En arabe :
Marzouk, Youcef et Iaichouchen, Ouamer. Mémoire de fin de cycle pour l’obtention de la licence. Sous la direction de Pr ORFLI Mohamed El Kheir. Institut d’archéologie, Université d’Alger, année universitaire 1996-1997. اعداد الطالبين : مرزوق يوسف و اءعيشوشن واعمر. مذكرة التخرج لنيل شهادة الليسانس. محاولة دراسة معمارية لقناة مياه مدينة صلداي (بجاية). تحت اشراف الأستاذ أورفه لي محمد الخير. معهد الآثار، جامعة الجزائر، السنة الجامعية 1996-1997.