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Lettres à ses amis de Mouloud Feraoun

L’irremplaçable lumière

Publie le : mardi 6 juillet 2004

Plus qu’un vivant autoportrait du martyr d’El Biar, ces lettres restituent l’esprit éclairant une époque de sang mais d’espoir. Adressées aux amis les plus proches de Mouloud Feraoun, elles ne constituent pas la totalité de ses correspondances. Celles adressées à Albert Camus et à d’autres écrivains ayant été perdues. De 1949 à 1962, ces écrits épistolaires adressés à Emmanuel Roblès et son épouse, René Nouelle et son épouse, Pierre Martin, Mme Landi-Benos, Paul Flamand, Henri Combelles et Jean Pélégri voient se succéder des tranches de la tragédie qui en s’amplifiant allait anéantir le 15 mars 1962 l’expression lumineuse d’une intelligence. « J’ai pour la Kabylie, une tendresse filiale que j’ai voulu exprimer dans mes livres. J’en ai donné une image sympathique mais non une image trompeuse. Que puis-je écrire à présent alors que l’angoisse me noue la gorge ? Dirai-je sa souffrance, sa révolte, () Il s’agit seulement de comprendre pourquoi cette unanimité à la rébellion, pourquoi le divorce est si brutal. La vérité est qu’il n’y a jamais eu mariage ! Les Français sont restés à l’écart. Ils croyaient que l’Algérie c’était eux. (). Ce qu’il eût fallu pour s’aimer ? Se connaître d’abord. Un siècle durant, on s’est coudoyé avec curiosité, il ne reste plus qu’à récolter cette indifférence réfléchie qui est le contraire de l’amour () ». Ces phrases extraites d’une lettre ouverte adressée par l’écrivain le 22 février 1956 à la ligue des enseignants, laissent entrapercevoir l’humour décapant de l’instituteur qui se qualifiait lui-même de « Blédar ». Et derrière l’humour, la colère : « Certes j’ai été bien maladroit, bien téméraire le jour où j’ai décidé d’écrire, mais autour de moi, qui eût voulu le faire à ma place et aurais-je pu rester aveugle et sourd pour me taire et ne pas risquer d’étouffer à force de rentrer mon désespoir et ma colère ? » De Taourirt-Moussa à Fort national, de Fort national à Alger, Mouloud Feraoun dit son labeur d’enseignant, ses peines de père de sept enfants, son sacerdoce dans l’écriture et son exil dans une capitale qui le déracine : « Par-dessus le marché il y a les vexations des chefs, les méchancetés des autres directeurs, mes voisins, ou de collègues hargneux. Je t’assure que le métier me dégoûte autant que Salembier, autant qu’Alger que je n’ai jamais portée dans mon cur. Je ne sors plus et ne voit personne. A la maison on se chamaille tant et plus Rien à faire nous ne sommes pas algérois et ne le serons jamais » Et encore : « En vérité je suis en plein dégoût ! Et il ne me reste plus que le désir d’écrire. Rien d’autre ne m’intéresse. Je m’accroche à cette planche de salut. Ecrire, simplement écrire. Au point de vue physique je suis plus délabré que jamais. Depuis février presque tout le temps fiévreux. Pour ma famille, pareil. Tous malades. A devenir cinglé ! » confie en 1959 l’écrivain surmené à son ami Roblès qui le soutient le long de toutes ces années et n’hésite pas à débarquer avec les siens pour des visites fraternelles. La lucidité caustique de Feraoun lui fait dire concernant son roman encore en gestation « les chemins qui montent » : « Le problème de l’amour Dehbia-Amer est seulement indiqué mais pas clairement posé () Un inexplicable instinct me retient chaque fois que je dois parler de l’amour. Il me semble que dans ce domaine nous sommes aussi hypocrites les uns que les autres et si, un jour, il m’arrivait de lui consacrer un ouvrage, ce serait quelque chose de monstrueux et de vrai. » Un ouvrage qui ne verra jamais le jour. Karimene Toubbiya

Lettres à ses amis de Mouloud Feraoun Aux éditions du Seuil, 1969 Collection Méditerranée

Karimene Toubbiya - Le Matin du 05-07-2004

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